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La route est un laboratoire

ou "Comment expérimenter son propre changement..."

« Elle » avance avec son vélib’ sur la voie de bus. On la devine peu coutumière de ce mode de transport au regard de ses trajectoires mal assurées et de sa tenue inadaptée.

« Lui » décharge de lourdes cagettes de sa camionnette garée sur la même voie de bus.

Un coup de vent ouvre en grand la porte de l’utilitaire au moment où elle arrive à sa hauteur l’obligeant à faire une embardée pour éviter le choc. Elle doit frôler les voitures en mouvement dans le traffic dense de cette fin de journée sur l’avenue de St Ouen.

« Elle » s’arrête quelques mètres plus loin et entreprend de reculer maladroitement, toujours à califourchon sur son vélo, en se cognant les tibias sur les pédales.

« Lui », n’a rien vu, occupé qu’il était à faire des aller-retours entre le maraicher et son véhicule.

« Elle » l’interpelle : « Hé! tu peux pas faire gaffe? T’as rien à foutre là, tu fais ch… tout le monde! »

« Lui » répond à l’invective sur le même ton : « Vas-y! M’emm…de pas je taffe là! Allez! Ferme la et dégage! ».

Je vous épargnerai les 2 minutes d’échanges et de gesticulations du même acabit qui suivirent car vous avez déjà deviné que cette conversation n’a mené à rien de vraiment satisfaisant pour les deux parties.

Déterminer qui a tort et qui a raison n’est pas mon objet. Constater que l’échange n’est productif pour personne est une évidence. Cette scène de vie m’amène cependant à me questionner sur les limites de nos interactions.

Avez-vous remarqué que la route est un lieu où le décorum, les règles du vivre-ensemble, s’évanouissent? Chacun s’approprie un espace collectif et en revendique, de manière confuse, une part qui lui serait propre.

Lorsque l’interaction arrive, et c’est souvent inévitable, les réactions sont régulièrement disproportionnées ou inadaptées…

Vous avez sans doute vécu ces discussions qui ne mènent à rien. Chacun campe sur ses positions en s’attachant à contre-argumenter afin de valoriser sa propre opinion sans intégrer celle de l’autre.

Schopenhauer, détaillait les 27 stratagèmes pour avoir toujours raison*. L’ultime stratagème, lorsque les précédents ont échoué ou n’ont pas permis de gagner est de se montrer insultant, malpoli et d’attaquer l’adversaire sur le plan personnel… Il me semble que beaucoups n’utilisent que trop peu les 27 stratagèmes et se précipitent sur l’ultime.

Le problème, c’est que la vérité n’est pas une conviction! Une de mes amies qui travaille dans les forces de l’ordre m’a raconté que sur une scène d’accident on peut avoir 10 témoins, on aura forcément plusieurs versions.

C’est qu’il faut savoir que la vérité est plurielle. Elle dépend de l’observateur.

Dessinez un cercle sur une feuille avec un compas. Il n’y a pas de doute possible, ce cercle est un cercle! Amenez votre feuille horizontalement à hauteur de vos yeux. Êtes-vous toujours certain de voir un cercle? A bien y regarder, il semble que ce soit une ellipse… La même chose, observée différemment varie.

Si, de plus, l’observateur se retrouve acteur, son recul sur la situation est évidemment limité. Il se cantonnera à ce qu’il a pu percevoir en un temps réduit avec un champs d’observation restreint.

Comme le disait Gandhi, «nous ne voyons qu’une partie de la vérité et sous des angles différents.»

Là où le bas blesse, c’est que nous sommes culturellement conditionnés à asséner nos vérités, nos jugements. Nous avons cette liberté, pas nécessairement légitime, et nous en profitons grassement.

La vérité de « Elle », c’est qu’elle a failli avoir un accident en essayant d’éviter la porte du berlingo. La peur ressentie l’a autorisée à invectiver le livreur et à outrepasser les règles de bienséance.

« Lui » ne faisait que son travail quand une cycliste agressive est venue lui faire des reproches. Pour « Lui », il est normal de répondre sur le même ton.

Pour moi, il faudrait blâmer le vent qui a ouvert cette portière…

Quant à vous, prenez bien en compte tout les paramètres pour délibérer! Y compris ceux que je n’ai pas observés ou relatés.

« Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ». (M. Gandhi).

Ok, voir ce qui ne fonctionne pas est un point. Mais que faire?

Permettez moi de vous conter une petite anecdote personnelle:

Je me déplace en scooter dans l’agglomération parisienne. J’aime ce mode de transport avec ses avantages et ses inconvénients. On peut se faufiler entre les voitures et ne pas perdre trop de temps dans les embouteillages. En contrepartie, il faut s’accommoder de toutes les conditions climatiques et bien intégrer les nombreux risques encourus.

Le périphérique parisien est un lieu à part et unique.

Je ne sais pas de quand date la tradition qui consiste à circuler entre la file du milieu et celle de gauche mais je la suis sans trop me poser de questions. Il semble qu’un consensus informel rende cette pratique admissible par tout ceux qui la connaisse. Je me méfie donc des « provinciaux » qui pourraient ne pas en avoir connaissance en me souvenant que je l’ai moi-même découverte lorsque je suis venu vivre à Paris.

J’ai également appris qu’on appelle cette voie de circulation qui n’existe pas le-couloir-de-la-mort. Tout un programme!

Je circule donc en fin d’après-midi dans le-couloir-de-la-mort, en suivant la file des 2 roues qui me précèdent. Les voitures roulent au pas lorsqu’elles ne sont pas immobiles. Tout le monde joue bien le jeu et le couloir est large.

Soudain, une grosse berline bleue déboite sans clignotant devant moi, tentant de rejoindre la voie de gauche. Je freine brutalement et j’essaie de contrôler le dérapage qui s’amorce sous ma roue arrière. Je termine ma course à quelques centimètres de la voiture qui s’est immobilisée, faute de place ou de gentillesse à gauche, en travers de mon couloir-de-la-mort!

Mon coeur bat très vite et très fort, contre-coup de la montée instantanée d’adrénaline qui m’a permis de réagir rapidement et d’éviter la collision. Ma première envie a été de vouloir jeter au visage du conducteur toute la violence des propos que je me sentais capable de lui fournir. Une quantité massive pour être honnête.

Mon cerveau reptilien, celui qui prend le contrôle dans les situations de danger, allait s’exprimer et laisser la bête qui dort en moi (comme en nombre d’entre nous) balancer ce qu’elle retenait depuis la dernière fois qu’elle s’était réveillée. Il fallait anéantir ce conducteur inconscient…l'attaque était de mise!

Sauf que… depuis ma jeunesse, je suis la victime consentante d’accès de colère et que j’ai entrepris un travail sur moi pour régler ce qui est dorénavant identifié comme un problème. « Mon petit Hulk » ne doit pas déchirer sa chemise.

Je pose le pied au sol en inspirant profondément. Je relève la mentonnière de mon casque en expirant longuement. Les termes qui me sont naturellement venus m’ont étonné :

« Monsieur, nous avons failli avoir un accident. Il est important de regarder dans votre rétroviseur et de mettre votre clignotant. ».

Le conducteur, un homme d’une cinquantaine d’années, la moustache bonhomme me répond : « Oui, j’ai vu ça. Désolé vraiment. Ça va? ».

- « J’ai eu très peur mais ça va. »

- « Vraiment désolé ».

Et alors? Me direz-vous.

- J’aurais pu, selon le plan initial, accabler ce monsieur de reproches jusqu’à obtenir réparation ou soumission. Cela n’aurait fait que permettre à son cerveau reptilien de prendre le contrôle. Dans ce cas, il n’y a que 2 réactions connues : la fuite ou l’attaque. Frustration ou conflit.

- J’aurais pu lui asséner mes vérités sur sa manière de conduire et de déboiter à « la vas-y comme je te pousse ». Mais que dire alors du fait que je conduis dans une voie qui n’existe nulle part ailleurs que sur l’agglomération parisienne et dont je ne suis pas certain qu’elle soit reconnue par les assurances et les forces de l’ordre.

- J’aurais pu recourir à l’ultime stratagème de Schopenhauer et l’agresser verbalement.

- J’aurais pu faire beaucoup de choses en réalité.

Ce que j’ai fait, sans y réfléchir, après avoir identifié l’émotion qui m’envahissait et l’avoir temporisée, c’est de dresser un bilan qui nous impliquait tous les deux (« nous avons failli avoir un accident »). La demande que j’ai formulé ensuite (rétroviseur et clignotant) nous apportait donc un bénéfice commun.

Lui, a reconnu les faits immédiatement et s’en est excusé avant de s’inquiéter pour moi.

J’ai formalisé mon émotion sans tenter de la cacher (j’ai eu peur).

Ce que je retiens de cette anecdote, c’est que j’ai poursuivi mon trajet sans rapporter une mauvaise expérience avec moi. Je ne l’ai pas ressassée par la suite et elle n’est pas venue remplir mon sac à contrariétés.

Je m’applique, depuis, à utiliser cette « méthode » le plus souvent possible avec toujours la même satisfaction. Il ne tient donc qu’à vous de l’expérimenter :

- Donnez vous au moins le temps d'une inspiration et d'une expiration.

- Prenez conscience de l’émotion qui vous envahit

- Ne la niez pas et nommez la.

- Ayez conscience de votre part de responsabilité.

- Trouvez une formulation qui vous implique autant que l’autre.

- Sachez écouter ce qui vous est dit sans attendre ce que vous voudriez entendre.

* L’art d’avoir toujours raison, A. Schopenhauer, 1830.

"Je suis désolé, si vous aviez raison, je serais d'accord avec vous..."

Robin Williams

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